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"Pour finir, elle [Lisbeth Salander] replaça tous les papiers exactement à leur place, ferma à clé la porte du bureau d’Armanskij et rentra à pied chez elle dans Lundagatan. Elle était satisfaite de sa journée.
Mikael Blomkvist secoua de nouveau la tête. Henrik Vanger s’était installé derrière son bureau et contemplait Mikael de ses yeux calmes, comme s’il était déjà préparé à toutes ses objections."
Commentaire d’Oriane (crayon de couleur rouge): tous les romans sont ainsi faits de manques que l’esprit du lecteur comble sans s’en rendre compte grâce à ses expériences du monde. Il est en effet impossible de tout dire comme le démontre le roman El Che de Marc Hodges et cela n’aurait d’ailleurs aucun intérêt. Le vide est un des facteurs essentiels de la littérature comme le savent bien les poètes.
Commentaire sur le commentaire: je me contente souvent de copier les notes d’Oriane mais j’ai quand même ici envie d’intervenir car Oriane qui ne me connaît pas et dont j’ai, comme l’on sait, trouvé les carnets par hasard, fait référence à mon travail et à la recherche de cette nouvelle écriture romanesque basée sur la dispersion de fragments dans des espaces virtuels ou ils s’entrechoquent au hasard des lectures produisant (du moins je l’espère) une approche romanesque inédite et créatrice. Je me contenterai de renvoyer à Roman d'un roman, Trajectoires, Trois jeunes tambours, Wilfrid d'Eurymédon et beaucoup d'autres encore qu'il est facile de parcourir en suivant les liens.
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"Le désir du créateur, comme je l’ai dit un jour, ne peut être satisfait que par sa création. Jamais par la vie, qui exige tellement de compromis, d’à-peu-près, de limitations pour être heureux. […] En rentrant chez moi à pied, je pensais: dans mon livre je peux décréter ce que je veux, fixer les règles, je peux marcher rire, crier, commettre des actes de violence, tuer. Je suis créatrice et reine. Assouvir tous ses désirs dans la vie serait mortel. Tous les créateurs sont malheureux dans la vie. Tous les créateurs sont absolus. Sont fatigués de lutter contre toutes les limites de la vie. L’art, lui, est sans limites.
Je crois que cette idée n’est pas de moi, mais de Rank."
Commentaire d’Oriane (feutre noir pointe fine): cette idée n’est pas de Rank… c’est une banalité de la conception de l’artiste malheureux, une conception «thérapeutique» de l’art, l’art brut, l’art thérapie, etc… De plus l’art aussi exige beaucoup de compromis ne serait-ce que pour qu’il puisse être présenté au public. L’art absolu, s’il existe, est un art inconnu, un art qui suivrait sa route sans se soucier des moyens de médiatisation, de diffusion, etc… Je ne connais par définition que de l’art qui se compromet. C’est peut-être pour cela que je ne cherche pas à être publiée.
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"Je ne suis plus seul. Les maux, les malheureux, les visages torturés et les pauvretés évidentes mêmes ne vont plus pouvoir m’aborder, ou m’aborderont sans me pénétrer. Les infirmes, les malades, les malchanceux n’ont plus accès à moi. Du tout. Ils n’ont plus aucune chance de m’atteindre. Complètement détaché des autres auxquels je n’accorde plus d’importance, je les ai retranchés de moi, cependant que je regarde la lame, la grande lame d’eau brillante, signe même de notre état, qui tranche, qui repousse et rejette derrière nous ce qui, auparavant, était devant ou autour."
Commentaire d’Oriane (encre noire) : ce texte, qui m’a été envoyé par un ami, a-t-il besoin d’un commentaire, d’un contexte peut-être? Cet ami — mais il est resté anonyme bien qu’ayant signé un ami — me semble se détacher de tout à l’approche de cette «grande lame» qui pourrait être la maladie… ou la mort et je ne peux pas m’empêcher de penser que l’expéditeur est Proust lui-même dont la disparition (bien qu’explicable) est toujours aussi inexpliquée.
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"La Société se sert du mot crime pour se conformer aux usages reçus, mais elle déclare qu'elle ne désigne ainsi aucune espèce d'action, de quelque sorte qu'elle puisse être.
Pleinement convaincue que les hommes ne sont pas libres, et qu'enchaînés par les lois de la nature, ils sont tous esclaves de ces lois premières, elle approuve tout, elle légitime tout, et regarde comme ses plus zélés sectateurs ceux qui, sans aucun remords, se seront livrés à un plus grand nombre de ces actions vigoureuses que les sots ont la faiblesse de nommer crimes, parce qu'elle est persuadée qu'on sert la nature en se livrant à ces actions, qu'elles sont dictées par elle, et que ce qui caractériserait vraiment un crime, serait la résistance que l'homme apporterait à se livrer à toutes les inspirations de la nature, de telle espèce qu'elles puissent être. En conséquence, la Société protège tous ses membres; elle leur promet à tous, secours, abri, refuge, protection, crédit, contre les entreprises de la Loi; elle prend sous sa sauvegarde tous ceux qui l'enfreignent, et se regarde comme au-dessus d'elle, parce que la Loi est l'ouvrage des hommes, et que la Société, fille de la nature, n'écoute et ne suit que la nature."
Commentaire d’Oriane (encre bleu nuit): Cette Société est bien entendu une sorte de club privé avec ses lois particulières. Il ne s’agit pas de «la Société» dans son ensemble. Cependant, ma vie, ma fréquentation des hommes politiques, de quelque clubs très privés, d’hommes et de femmes d’influence, de personnages «ayant en charge la vie de leurs concitoyens» m’a prouvé que certains cercles ne sont pas très loin de cette Société telle que l’a décrit Sade. Y compris sur le plan des pratiques sexuelles. Il est vrai qu’elles ne brisent pas tous les tabous, notamment celui du meurtre mais je crains que ce ne soit que pas peur d’une «punition».
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"Ce qui perturbe parfois le lecteur de cette hyperfiction, à cause du mode, du moyen employé (des blogs), c’est le mélange des genres qui guide la navigation. On ne sait plus trop où on en est. Oui, parfois, on a l’impression que l’écriture se fait toute seule, guidée par le hasard (ou produite par une machine dans laquelle on a introduit des données), et à d’autres moments, on croirait sentir palpiter les veines de l’auteur (des auteurs? on ne sait pas..). C’est peut-être ce qui pousse le lecteur au commentaire, ce qui le pousse à tester l’interactivité… toucher du doigt l’auteur, voir s’il réagit. On se dit qu’en diffusant les textes de cette façon-là, l’auteur cherche aussi à tester la réactivité du lecteur On devient l’un et l’autre harpon et harponné Pêcheur et poisson Et si le lecteur prend des pseudos, c’est parce que son nom importe peu et que le commentaire sur un blog se fait souvent avec un pseudo .Le lecteur y ajoute une petite note ludique, par le choix des pseudos, comme l’auteur le fait par le choix du nom de ses personnages. Oui, c’et peut-être une histoire d’arroseur arrosé/ Mais l’auteur a déjà gagné en suscitant l’intérêt, quand son lecteur explore une grande partie de la construction (appelons cela une construction…)."
Commentaire d’Oriane (Bic vert) : je n’ai pas pu résister à noter sur mon carnet ce commentaire volé sur le réseau. J’ignore qui est cette «Mélanie», du moins est-ce le nom avec lequel cette personne signe. Ce qu’elle dit me paraît intéressant même si je ne sais pas vraiment à quel texte (hyperfiction?…) elle fait référence… il faut que j’y réfléchisse.
Note du copiste : cette note est une des rares qui permette de dater les carnets d’Oriane dont certaines pages (celle-là notamment) ne peuvent pas avoir été rédigées avant 1975-1980.
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"Il lui arrivait souvent de rêver à de multiples supplices — les brodequins, la roue, le pal —, autant de stratagèmes des plus efficaces pour extorquer des aveux. Parfois, la nuit, elle s’éveillait, trempée de sueur, au fond de son lit, horrifiée par ses propres fantasmes, ne parvenant pas à démêler l’univers de la réalité de celui de ses cauchemars."
Commentaire d’Oriane (encre bleue clair) : j’ai souvent moi-même rêvé de supplices mais je dois avoir l’imagination plus perverse que cette héroïne de roman car ils étaient infiniment plus nombreux et plus riches que ceux suggérés ici (l’arrachement des ongles ou de la langue, l’enfermement dans une cage de fauves ou de serpents, l’écorchement vif, etc… Pourtant on sait que, dans ce domaine, la réalité a été (est) bien plus riche que les fantasmes d’écrivains ou plutôt que les fantasmes les plus délirants se sont, un jour ou l’autre, réalisés. Il arrivait que je sois l’objet de ces supplices ; il arrivait aussi (plus souvent peut-être que ce soient mon mari ou quelques unes de ses maîtresses). Cependant, je ne suis jamais passée à l’acte. Parfois je le regrette.
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"Quelquefois, Elstir, qui — on l’a noté déjà — avait la manie de « faire des phrases » voulait bien accepter les observations de son domestique. Il en riait, il se moquait de ce mentor en livrée, il prenait plaisir à le surexciter par ses reparties. Quelquefois aussi, dans ses jours de mauvaise humeur, il se fâchait, il envoyait promener le malencontreux conseilleur, et lui donnait ces traditionnels huit jours dont le huitième n’arrivait jamais."
Commentaire d’Oriane (encre verte): la seule bizarrerie ici est la «livrée» mais, après tout ce n’est qu’un détail facile à modifier, on pourrait dire «en costume» ou «en tenue» suivant la vision que l’on a du niveau de vie d’Elstir. En fait, son domestique portait la tenue qu’il voulait.
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"In general, an action inclines in one direction from the very commencement, but in a manner little observable. This direction is also frequently given in a very decided manner by the arrangements which have been made previously, and then it shows a want of discernment in that General who commences battle under these unfavourable circumstances without being aware of them. Even when this does not occur it lies in the nature of things that the course of a battle resembles rather a slow disturbance of equilibrium which commences soon, but as we have said almost imperceptibly at first, and then with each moment of time becomes stronger and more visible, than an oscillating to and fro, as those who are misled by mendacious descriptions usually suppose."
Commentaire d’Oriane (encre noire): observation tout à fait pertinente qui peut être étendue à tout ce que l’on peut considérer comme «bataille» dans l’existence. Je peux ainsi témoigner que les batailles politiques du Général ont été de cet ordre, les arrangements préalables sont nécessaires pour permettre d’influer ces «légères perturbations d’équilibre» qui vont faire incliner les actions futures de «façon insensible dans une direction donnée». Ce qui conduit alors à la victoire — ou à la défaite — est la façon dont celui qui mène le jeu se révèle ou non capable d’influer ces légères perturbation.
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"L'âne même qu'on croit le plus stupide des animaux, parce qu'il est le plus patient, souffre mille coups de bâton, plutôt que de vouloir avancer un pas vers un endroit, dans lequel il peut se précipiter en un abîme. Cette préférence du plus grand plaisir au moindre, et la volonté de souffrir une douleur moins forte pour en éviter une plus grande, font une partie de ce qu'on appelle Raison naturelle de l'homme ou de la bête. C'est proprement en quoi consiste la Raison naturelle; c'est à dire a chercher nôtre plus grand bien, et a fuir le plus grand mal naturel. Ce que nous ne connaissons pas par d'autres moyens, que par le plus ou moins de plaisir, et par le plus ou moins de douleur. Remarquez que Dieu même dans l'état présent de la nature ne peut nous faire connaître ce qui est le bien, que par le plaisir qu'il y a en quelque chose, et ne saurait nous proposer une autre félicité dans le Paradis pour notre obéissance que des plaisirs infinis et éternels, ni nous menacer d'autres maux, que d'être châtiés par des peines et des douleurs perpétuelles dans les Enfers. Par ou il paraît évidemment, à mon avis, qu'on ne peut connaître ni concevoir d'autre bien dans l'état naturel, que le plaisir qui n'est point suivi d'aucune douleur, ni d'autre mal que la peine et la douleur qui n'est point suivie d'aucun plaisir. Donc le vrai et parfait mal, est la pure douleur sans aucun plaisir, et le vrai bien est le plaisir sans aucun mélange de douleur. Ce qui se doit entendre dans l'état de nature, et des plaisirs que les Lois Divines ou humaines ne défendent point, les magistrats faisant succéder a leur défense, la douleur des prisons et les autres châtiments dans la vie présente, que Dieu fait craindre encore dans la vie future. La Raison naturelle consiste donc dans le plaisir qui n'admet point de douleur, et le mal dans la douleur qui n'admet point de plaisir. C'est un effet de la Raison de s'abstenir des plaisirs qui sont précédés ou suivis de grandes douleurs, comme c'en est un de souffrir quelque peine et quelque médiocre douleur, pour arriver un jour a quelque plaisir qui soit supérieur a la peine qu'on a souffert. C'est encore celui d'une grande raison, d'abandonner tous ou la plus grande médiocre et partie des plaisirs passagers que l'on peut goûter dans cette courte Vie, pour jouir après la mort des plaisirs éternels beaucoup plus grands."
Commentaire d’Oriane (encre bleu nuit) : quelle lucidité dans ces propos anonymes, c’est en effet bien la douleur et le plaisir qui doivent n’être que nos seuls guides dans la vie et c’est ainsi que j’ai toujours vécu… Ce qui complique un peu le raisonnement est qu’il peut y avoir du plaisir dans la douleur et réciproquement.
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«Ah ! nous étions de vilains polissons dans le village pour tourmenter ainsi ce bon Monsieur d’Eurymédon; on le disait un peu timbré, il se croyait toujours poursuivi par ses ennemis, et, pour lui faire peur, les filles et les garçons se cachaient derrière les sapins et lui criaient : «Prenez garde, M. d’Eurymédon, demain ils viendront vous prendre» et c'était d'autant plus mal à nous que ce bon M. d’Eurymédon se dépouillait de tout pour les pauvres; il partageait son dîner avec les plus misérables et bien souvent ayant faim à la maison c'est lui qui nous a nourris. Quant à l'affaire des pierres, c'est Thérèse qui nous les a fait porter sur la galerie, dans nos tabliers; c'est nous qui en avons jeté deux ou trois petites contre les vitres, et nous avons bien ri quand nous avons vu le lendemain monsieur le châtelain qui mesurait les gros cailloux posés dans la galerie croyant qu'ils avaient brisé les fenêtres, comme si des pierres grosses comme le poing pouvaient passer par des trous de noix. Eh puis M. d’Eurymédon avait l'air si épouvanté qu'on s'étouffait de rire... Mais quand il est parti, quelques jours après, et que nous n'avons plus rien reçu à manger, on a eu pour longtemps à se repentir de nos sottises.»
Commentaire d’Oriane (encre bleue): outre que cette anecdote et sans grand intérêt et ne nous apprend pas grand chose sur Wilfrid d'Eurymédon, il faut bien dire que de tels récits peuvent pulluler dans la littérature sans bien faire avancer les choses.
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"…la mort de Dieu libère le roman de l’intrigue.
Que le roman, je m’exalte, deux siècles après qu’elle a retenti, réagisse à la mort de Dieu, qui nous empêche d’adhérer à une version historique, verticale, de nos vies, qu’il soit, grâce à une structure horizontale, géographique, un miroir plus véridique promené au long de notre chemin.
Sous réserve, je l’admets, que nous désirions, lectrice ou lecteur, nous évader de la réalité, nous identifier à des destins qui se consomment dans l’espace du roman, justifient d’une course verticale, historique, laquelle faillit à notre existence, où débutent quantité d’épisodes, qui ne légitiment pas, ne connaissent ni développement ni épilogue, qu’ils aient commencé."
Commentaire d’Oriane (crayon Staedtler Minerva 130 60) : nul besoin pour dire que le roman quitte le territoire de la linéarité téléologique de convoquer Stendhal, Lyotard et Fukuyama. Il suffit de se dire que la linéarité s’est épuisée dans ses formes et que plus personne (du moins je l’espère) ne croit à la conception « expérimentale », documentariste du roman… En tous cas, c’est ce que j’essaie de travailler dans l’isolement et une « glorieuse » indifférence à l’opinion.
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"Claudius Néron, désirant que l'armée d'Hasdrubal fût détruite avant que celui-ci pût opérer sa jonction avec son frère Hannibal, se hâta d'aller se réunir à son collègue Livius Salinator, qui était opposé à Hasdrubal, et dans les forces duquel il n'avait pas assez de confiance; mais, afin de cacher son départ à Hannibal, qu'il avait lui-même en tête, il prit dix mille hommes d'élite, et ordonna aux lieutenants qu'il laissait d'établir les mêmes postes et les mêmes gardes, d'allumer autant de feux, et de donner au camp la même physionomie que de coutume, de peur qu'Hannibal, concevant des soupçons, ne fit quelque tentative contre le peu de troupes qui restaient. Ensuite, étant arrivé par des chemins détournés en Ombrie, près de son collègue, il défendit d'étendre le camp, pour ne donner aucun indice de son arrivée au général carthaginois, qui eût évité le combat, s'il se fût aperçu de la réunion des consuls. Ses forces ayant donc été doublées à l'insu d'Hasdrubal, il attaqua celui-ci, le défit, et, plus prompt qu'aucun courrier, revint en présence d'Hannibal. Ainsi, des deux généraux les plus rusés de Carthage, le même stratagème trompa l'un et anéantit l'autre."
Commentaire d’Oriane (feutre rouge) : la stratégie militaire n’est pas une science excate, c’est du moins ce que m’a prouvé le Général qui excellait dans l’art de surprendre ses ennemis en utilisant des stratagèmes à contre-emploi. Sa disparition est peut-être un de ses plus réussis.
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"Alors commença le drame horrible dont nous allons entretenir nos lecteurs. Lepage, jusqu'alors accoudé sur la table et enseveli dans les rêveries, se leva et fit quelques tours dans la chambre à pas lents, puis s'arrêta près de l'endroit où dormait sa victime. Il écouta, d'un air inquiet, son sommeil inégal et entrecoupé de paroles sans suite. «Il n'est pas encore entièrement sous "l'influence de l'opiat"», se dit-il, et il retourna s'asseoir sur un sofa. La lumière qui brûlait sur la table laissait échapper une lueur lugubre qui donnait un relief horrible à son visage sinistre enfoncé dans l'ombre; relief horrible, non par l'agitation qui se peignait sur des traits d'acier, mais par le calme muet et l'expression d'une tranquillité effrayante. Il se leva de nouveau, s'avança près d'une armoire et en sortit un marteau qu'il contempla avec un sourire de l'enfer: le sourire de Shylock, lorsqu'il aiguisait son couteau et qu'il contemplait la balance dans laquelle il devait peser la livre de chair humaine qu'il allait prendre sur le cœur d'Antonio. Il donna un nouvel éclat à sa lumière; puis, le marteau d'une main et enveloppé dans les plis de son immense robe, il alla s'asseoir près du lit du malheureux Guillemette."
Commentaire d’Oriane (feutre rouge sang) : littérature populaire… est-ce à dire que pour que la littérature ne soit pas populaire il faut qu’elle emprunte des styles et des modes d’écrire loin de la compréhension du plus grand nombre ? Si oui, il faut être clair : la littérature est affaire de caste. Si non, toute fiction est littérature. Le reste n’étant alors qu’affaire de subjectivité. En ce qui me concerne, ce style m’intéresse par le caractère direct de sa naïveté. Pourtant je n’écris pas ainsi… mais comment qualifier moi-même ce que j'écris!
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"La jeune fille s’enfuit, l’herbe haute se referma sur elle et le loup de garde qui la suivait, et Mowgli, se retournant avec ses trois familiers, fit face à Gisborne comme l’agent des forêts s’avançait.
- Voilà toute la magie, dit-il en désignant les trois loups. Le gros Sahib savait que nous autres, qui sommes élevés parmi les loups, nous courons sur nos coudes et sur nos genoux pendant une saison. En tâtant mes bras et mes jambes, il s’est aperçu de la vérité que tu ne savais pas. Est-ce si étonnant Sahib?"
Commentaire d’Oriane (encre bleue) : Est-ce si étonnant Sahib ? Est-ce si étonnant que la fiction soit une fiction. Je pense que voilà, ici, l’origine des fictions sur les hommes sauvages. Le livre de la jungle viendra ensuite et Tarzan… Les enfants-loups, ce mythe qui permet de croire à la conciliation de la sauvagerie et de l’humanité, un rêve de paradis perdu. Il n’est pas étonnant que cette fiction se soit ensuite transposée dans la réalité et que nous nous soyion intéressés ensuite à ce phénomène qui devait certainement préexister à sa mise en fiction.
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"La logique mène à tout à condition d'en sortir, dit un sage.
Ce sage avait raison et le Pasteur qui découvrira, pour le tuer, le bacille du corollaire ou le microbe de la réciproque, rendra un sacré service à l'humanité.
Sans aller plus loin, moi, j'ai un ami qui serait le plus heureux garçon de la création sans la rage qu'il a de tirer des conclusions des faits et d'arranger sa vie logiquement, comme il dit.
Aussi son existence n'est-elle qu'une forêt de gaffes."
Commentaire d’Oriane (feutre vert pomme) : comme c’est vrai… et la prétention de la littérature n’est-elle pas dans ce désir d’introduire des chaînes logiques dans les existences qui mènent inexorablement vers une fin comprise dans un commencement ? D’où son aspect à la fois réel ET faux : raconter c’est obligatoirement mentir.
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"Le résultat de ce travail de collaboration, vous en connaissez une partie: le Maréchal lut ce qui devait être le Message. Son visage s’éclaira… Il dit : «Voilà exactement ce que je pensais. Je ne savais pas que j’avais ces idées, mais je les avais sans le savoir.» Messieurs, je vous demanderai de ne pas sourire, lorsque je vous dirai —avec gravité — que l’étonnement et la joie du vieux Maréchal me semblèrent à ce moment pareils à ceux d’un enfant. N’ayant jamais fait de politique, il venait — il naissait — à la politique avec la candeur et l’enthousiasme et la foi de nos vingt ans."
Commentaire d’Oriane (crayon de papier marron) : Si je remplace le mot « maréchal » par celui de « général », je retrouve exactement une des scènes auxquelles j’ai assisté lorsque, après son coup d’état, le Général, entouré de ses conseillers, se vit proposer par l’un d’entre eux (il s’agissait je crois me souvenir de Saint-Loup) le texte de son premier discours officiel à la télévision. Il ne dit pas ce que dit le Maréchal Pétain à Bergery, mais je sais qu’il le pensait.
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«La plupart des gens n’ont qu’une imagination émoussée. Ce qui ne les touche pas directement, en leur enfonçant comme un doigt aigu en plein cerveau, n’arrive guère à les émouvoir; mais si devant leurs yeux à portée immédiate de leur sensibilité, se produit quelque chose, même de peu d’importance,
aussitôt bouillonne en eux une passion démesurée. Alors ils compensent, dans une certaine mesure, la rareté de l’intérêt qu’ils prennent aux événements extérieurs par une véhémence déplacée et exagérée.»
Commentaire d’Oriane (feutre bleu): il me semble avoir déjà lu cela quelque part. Difficile cependant de me rappeler où. De plus je ne peux croire que Stefan Zweig est plagié qui que ce soit. Si mon impression est juste, ce doit être l’inverse qui est vrai. Ou alors ce souvenir ressemble à ces faux souvenirs que le cerveau s’invente et qui semblent pourtant tout aussi vrais que les vrais. Quoi qu’il en soit, la confusion s’installe et je ne sais plus ce que je dois croire. J’ai lu une histoire qui évoquait cela, elle s’intitulait La bibliothèque.
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«Elle pourrait se laisser surprendre par lui… Oui, il savait que cela était possible. Il était certain que la partie était engagée entre eux deux.
Il n’était pas sûr de jouer franc jeu.
Elle, elle le faisait. La confiance qu’elle avait en lui était illimitée. Elle avait dit qu’elle était prête à sacrifier, à ce qu’elle ne connaissait pas, tout ce qui existait entre eux. Quant à lui… il savait qu’il chercherait uniquement à l’enfermer dans cette vie mesquine… et à la prendre le jour où elle serait à bout de forces après avoir trop attendu, où elle serait trop lasse pour espérer encore.»
Commentaire d’Oriane (crayon de papier noir) : combien de pages ont-elles été écrites sur l’amour qui ne disent toutes que la même chose s’efforçant d’analyser jusqu’à l’obsession la moindre nuance de variation dans les rapports entre un homme et une femme. Pourtant nous avons toujours l’impression d’avoir toujours vécu ce qui est dit comme si le soin mis à analyser finement le détail du moindre sentiment n’étaient au fond que des variations superficielles d’un même thème profond.
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"Admirablement réguliers, les traits de son visage n’avaient pas encore tout à fait perdu cette expression de candeur inhérente à la jeunesse ; mais dans l’inclinaison nonchalante de son beau cou, dans son sourire moitié languissant, moitié distrait, on devinait une nature nerveuse ; et ses lèvres minces, s’entrouvrant à peine, son nez bien proportionné, aquilin, fin, avaient quelque chose de résolu, de passionné, quelque chose de dangereux pour les autres et pour elle-même. Fascinateurs étaient ses yeux gris foncé à reflets verdâtres, allongés et voilés comme ceux des divinités égyptiennes, avec des cils rayonnants et des sourcils altiers et fins. L’expression de ces yeux était étrange : ils semblaient regarder au loin, attentifs et mélancoliques."
Commentaire d’Oriane (feutre rose fluo) : étonnant comme ce portrait ressemble à Gilberte, la femme de Norpois et la maîtresse de Palançy (voir le Général Proust). A croire que Tourguenieff s’en serait inspiré si cette supposition ne relevait pas de l’impossible absolu.
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"- Voici dit l’homme en posant sa main sur l’épaule d’une petite femme maigre, contrefaite et nerveuse, l’âme qui fait mouvoir le clavier de ma machine. Elle exécute sur mon piano des morceaux de parole humaine. Je l’ai dressée à l’admiration de ma volonté : ses notes sont des bégaiements, ses gammes et exercices, le ba be bi bo bu de l’école, ses études, les fables de ma composition, ses fugues mes pièces lyriques et mes poésies, ses symphonies, ma philosophie blasphématoire. Vous voyez des touches qui portent dans leur alphabet syllabique, sur leur triple rangée, tous les misérables signes de la pensée humaine. Je produis concurremment, et sans que la damnation intervienne, la thèse et l’antithèse des vérités de l’homme et de son Dieu…"
Commentaire d’Oriane (feutre noir) : la machine à parler au début du siècle alors que l’ordinateur n’existait encore que dans les rêves d’Ada… Il est vrai qu’il y avait déjà Édison. Balpe maintenant génère du texte, pas encore de la parole mais j’ai vu il y a peu un androïde coréen qui commençait à parler… L’homme est un étrange animal qui semble mettre toute son énergie à organiser sa disparition.
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«Il me semble que si les livres mènent plusieurs vies en nous, l’une d’elles est une longue cérémonie magique.
A travers leurs lignes nous parlons avec les morts, nous observons des rites propitiatoires ou d’exorcisme, le destin nous envoie des signes que la plupart du temps nous ne savons pas déchiffrer.»
Commentaire d’Oriane (crayon de couleur bleu) : Faut-il vraiment assigner un rôle à la littérature ? D’où vient cette prétention des écrivains à croire que leur rôle sort de celui du commun ? Écrire est une activité comme une autre — et pour cela je ne vois pas pourquoi je cèderai à une passion si commune même si parfois l’envie m’en démange —, sans plus d’importance que n’importe quelle autre… faire le ménage, laver la vaisselle, planter des choux, se plonger dans des activités mondaines, bavarder de n’importe quoi avec n’importe qui, etc. Après tout, la vrai question n’est-elle pas celle de vivre. Tout simplement. Vivre. Et ce n’est déjà pas facile à définir.
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"A mon avis, déclara Detterling nous ne pouvons nous en prendre qu’à nous-même si nous sommes déçus, nous attendons trop de choses… nous manquons de bon sens." Commentaire d’Oriane (feutre orange) : En effet… Nouveau commentaire d’Oriane (feutre rouge) : Livres superbes, livres intéressants, livres médiocres, livres mauvais… tout me fait ventre. Je ne les lis pas tous jusqu’au bout, mais il est bien rare que dans le plus mauvais je ne trouve pas quelques phrases — une ? — qui nourrisse ma réflexion comme il est bien rare que je garde tout des meilleurs. J’oscille toujours entre consommation et conservation… Pourquoi un tel attachement aux livres ?
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"…nos vertus elles-mêmes ne sont pas quelque chose de libre, de flottant, de quoi nous gardons la disponibilité permanente ; elles finissent par s’associer si étroitement dans notre esprit avec les actions à l’occasion desquelles nous nous sommes fait un devoir de les exercer, que si surgit pour nous une activité d’un autre ordre ; elle nous prend au dépourvu et sans que nous ayons seulement l’idée qu’elle pourrait comporter la mise en œuvre de ces mêmes vertus." Commentaire d’Oriane (crayon de papier gras rouge) : ce qui fait Proust, ce sont ces réflexions générales qui semblent porter une part de la nature humaine et qui semblent s’insérer naturellement dans le cours du récit. J’ai souvent remarqué chez ceux que l’on considère comme de grands écrivains, cette propension à donner des sentences à la Chamfort ou à La Rochefoucauld (au fait je n’ai rien noté de lui dans mes carnets, il faudra que je le relise…) comme si la fiction ne parvenait pas à se séparer d’une philosophie sans système, d’une philosophie somme toute élémentaire.
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"La lune avait chassé les nuages et semblait être suspendue dans le firmament bleu comme une immense ampoule électrique." Commentaire d’Oriane (bic bleu ordinaire) : un de mes amis qui a mis au point un générateur de textes littéraires, comme je m’étonnais de ceux que son logiciel écrivait, m’expliqua que toute description n’est qu’une combinatoire dont l’ensemble des éléments est relativement fermé, ce qui permet d’en créer des modèles et, pour confirmer ses dires, il fit écrire sous mes yeux le texte suivant : «Au-dessus les grands champs de la nuit, lumière lactescente : un quartier de lune luit solitairement, l'air enfin frais prend une transparence de voile : la nuit a sûrement des choses à cacher… Le ciel est piqué d'étoiles — ce sont des étoiles — la lune émerge des pavillons, pleine lune à travers les arbres… Le silence complet de la nuit ouvre l'homme au rêve : la nuit est dans un profond bonheur, la lune est si basse qu'il peut être plus de onze heures.» Il ajouta : «cependant la puissance de la combinatoire, agrémentée de quelques règles, est telle que la production de ses modèle est, pour un esprit humain, sans limites». A quoi bon écrire après ça ?…
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"Ce que je voudrais, disait Lucien, c’est raconter l’histoire, non point d’un personnage, mais d’un endroit — tiens, par exemple, d’une allée de jardin, comme celle-ci, raconter ce qui s’y passe — depuis le matin jusqu’au soir. Il y viendrait d’abord des bonnes d’enfants, des nourrices ; avec des rubans… Non, non… d’abord des gens tout gris, sans sexe ni âge, pour balayer l’allée, arroser l’herbe, changer les fleurs enfin la scène et le décor avant l’ouverture des grilles tu comprends ? Alors l’entrée des nourrices…" Commentaire d’Oriane (crayon bleu ordinaire) : comme les idées des écrivains se rejoignent au travers des siècle, il me semble que c’est ce que fait Marc Hodges — qui a essayé tant de choses il est vrai — dans son récit El Che, publié dans Le sens de la vie.
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«Il était si exalté qu’il ne s’endormit qu’au petit jour. Dans un flot de pensées son âme sombra en un rêve fantastique. Un fleuve bleu et profond scintillait à travers une verte plaine. Sur la surface unie, flottait une barque où Mathilde ramait, parée d’une couronne de fleurs. Elle chantait une romance naïve et fixait sur lui un regard plein d’une douceur mélancolique. Il se sentait oppressé sans savoir pourquoi. Le ciel était serein ; tranquille, l’onde où se reflétait le visage céleste. Soudain, la barque se mit à tournoyer sur elle-même. Il jeta un cri d’angoisse. Elle sourit et posa sa rame dans le fond du canot qui pourtant ne cessait de tourbillonner.» Commentaire d’Oriane (feutre rouge, écriture nerveuse) : pourquoi écrire puisque tout a déjà été écrit ? (Je suis venu trop tard… etc.). La littérature ne fait jamais rien d’autre que recycler un panier restreint de vieux sentiments, d’impressions déjà dites et vaguement adaptées. Tout livre nouveau n’est qu’un collage, un immense centon. Désespérant ou au contraire réjouissant ? Je me le demande sans cesse…
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"Tous les mots prononcés dans la vie tissent un réseau compact de formes et de couleurs. Parallèlement au sang, circulent dans les veines l’essence distillée de tous les actes accomplis, les sédiments de tous les rêves, tous les désirs, tous les fantasmes, toutes les expériences. Les sentiments vécus dans le passé se combinent pour donner à la peau ses couleurs, aux lèvres leur saveur, rythmer le pouls et forger le cristal du regard. La fascination qu’exerce un être sur un autre ne provient pas de ce qu’exhale sa personnalité à l’instant même de la rencontre. C’est de la somme de tout son être que se dégage une drogue puissante capable de séduire et d’attacher." Commentaire d’Oriane (crayon bleu) : voilà une femme qui savait ce que c’est que l’amour, cette attraction irrationnelle et soudaine de deux êtres l’un vers l’autre et qui peut les ancrer dans la durée ou — sans être ni moins forte ni moins importante — n’être qu’un feu de paille. Stendhal appelait cela, je crois me souvenir, dans De l’amour (il faudra que je relise ce livre…) la «cristallisation». Une expression également très juste.
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«Les problèmes, se dit-il, ne résidaient pas tant dans ce qui se produisait, car cela se produisait tout simplement, mais dans la possibilité de concevoir ce qui se produisait. L’univers était né d’une source homogène — comment pouvait-il maintenant avoir son aspect actuel, avec des systèmes stellaires répartis d’une certaine manière et pas autrement? Pourquoi tout n’était-il pas resté homogène? Pourquoi la terre était-elle différente du soleil? Et le soleil différent d’un quasar? Comment se pouvait-il qu’il y ait une chaise ici et un râteau là-bas?» Commentaire d’Oriane (feutre vert): les pourquoi et les comment? L’infinitude du questionnement… Je me souviens de mon enfance quand j’interrogeais mon père à coup de «pourquoi», «Pourquoi grand-mère est-elle plus vieille que moi?» Il donnait une réponse, par exemple, «parce que dans la vie il y a des gens qui naissent avant les autres» et moi «Pourquoi y a-t-il des gens qui naissent?», et ainsi de suite, à l’infini, pourquoi, à un moment donné de l’existence, abandonnons-nous cette naturalité assoiffée du questionnement récursif? Note de MH : aucune logique dans les suites de citations d’Oriane. Du moins je n’en ai pas trouvé. S’agit-il de l’ordre de ses lectures? Il y a de l’Oriane dans Gilberte et réciproquement.
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«Ces bonnes manières n’empêchaient pas ma maîtresse de m’aimer. Il y en a toujours l’un des deux qui aime plus que l’autre ou, du moins, qui aime le premier ; c’était elle ; je le dis aujourd’hui sans vanité, parce que cela le fut. Et parce qu’ensuite ce fut le contraire. Ce chassé-croisé a été mon drame. J’avais du muscle en amour ; comme les Musulmans faisaient leur prière le matin, à midi et le soir, nous faisions les nôtres sur le même rythme, et le chant du muezzin, seul moment où la voix arabe ne soit pas rauque et où monte ce magnifique appel vers un ciel sourd, accompagnait souvent nos terrestres cris. Je m’endormais après cette bonne séance de culture physique ; la chose finie, je n’y pensais plus.» Commentaire d’Oriane (encre bleue) : les rythmes des passions !… Peut-être est-ce là le problème essentiel de l’amour, être en mêmes temps ensembles. Je sais par expérience comment de tels moments sont rares y compris dans l’accomplissement physique. Il est aussi évident que de tels moments ne peuvent pas durer. En dehors, ne reste plus alors que la gymnastique qui, même si elle est agréable, n’est pas un véritable accomplissement.
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«Je revois aussi une assez grande table, celle de la salle à manger sans doute, recouverte d’un tapis bas tombant ; au-dessous de quoi je me glissais avec le fils de la concierge, un bambin de mon âge qui venait parfois me retrouver. — Qu’est-ce que vous fabriquez là-dessous ? criait ma bonne. — Rien. Nous jouons. Et l’on agitait bruyamment quelques jouets qu’on avait emportés pour la frime. En vérité nous nous amusions autrement : l’un près de l’autre, mais non l’un avec l’autre, nous avions ce que j’ai su plus tard qu’on appelait « de mauvaises habitudes ». Qui de nous deux en avait instruit l’autre ? Et de qui le premier les tenait-il ? Je ne sais. Il faut bien admettre qu’un enfant parfois à nouveau les invente. Pour moi je ne puis dire si quelqu’un m’enseigna ou comment je découvris le plaisir ; mais, aussi loin que ma mémoire remonte en arrière, il est là.» Commentaire d’Oriane (bic vert) : aussi loin que ma mémoire remonte en arrière, le plaisir est là en effet. Le plus souvent solitaire mais aussi, dès que possible, partagé. Comment se fait la découverte du plaisir? N’est-ce pas une pulsion naturelle plus qu’un acquis culturel? L’enfant n’a rien à réinventer, il n’a qu’à écouter son corps, les paroles muettes de son corps pour être plaisir. Note d’Oriane (feutre rouge) : confessions de Marc Hodges, Ma vie sexuelle. Remarque de MH : j’ignore ce que signifie cette note d’Oriane (encore une invention?). De plus je suis incapable de dire si son commentaire et sa note ont été écrits au même moment ou s’il s’agit d’apports plus ou moins éloignés dans le temps.
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"L’écriture amoureuse procède d’une accumulation de faux, c’est un recouvrement, non, plutôt une élévation. Entends-moi, des faux, pas des mensonges. Le mensonge trompe, le faux révèle. L’amour s’invente d’abord dans la parole. Croyance absolu dans les mots. Si souvent tu me demandais de me taire et de me déshabiller." Commentaire d’Oriane (feutre noir) : Qu’est-ce qui ne s’invente pas d’abord dans la parole ? Même les découvertes les plus scientifiques ont besoin d’être nommées avant d’exister. C’est bien de là, d’ailleurs, que la littérature tient toute sa force — du moins lorsque la littérature est forte — elle fait venir au jour par le seul pouvoir des mots.
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"Maintenant il était presque heureux. Il avait déposé tout fardeau ; il ne se soucierait plus d’être quelque chose, il ne serait jamais rien. Il jouissait de la révélation de son néant comme d’une délivrance. Mais peut-on vivre à vingt ans sur l’idée du néant? Sans doute, Paul l’aurait pu s’il n’avait rencontré des êtres plus vivants que lui dont l’exemple, tout en le martyrisant, le galvanisait. Il en est qui par la suite deviendront les plus tranquilles imbéciles, mais qui pendant quelques années de leur jeunesse sont sensibles à la tentation de la vie." Oriane, commentaire 1 (encre noire) : il y a une vérité dans ce texte, c’est que l’abdication n’est pas toujours un échec mais peut, au contraire, être une réussite… et ce quel que soit l’âge où elle prend place. Oriane, commentaire 2 (encre rouge) : sur le plan technique d’écriture, il est facile de voir ici comment des idées générales sans originalité ni profondeur peuvent donner l’illusion de pensée littéraire et faire fantasmer critiques et enseignants qui trouvent là matière à exégèse. Alors que ce qui est écrit là n’a aucun intérêt réel dans la mesure notamment où il y a autant de vingt ans que d’individus et que c’est ce avec quoi la littérature devrait avoir à faire. Or elle ne le sait pas…
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"Il l’embrasse, il s’enroule autour d’elle. Il ne touche pas ses seins ni son ventre ni son sexe, il la pétrit en haut des cuisses et aux hanches, elle noue ses jambes autour de sa taille. Elle le sent dans son ventre, à force de se frotter il y est venu naturellement. Elle sent qu’il cherche à lui donner sa force à lui, à lui ôter du poids. Ils transpirent beaucoup, lèchent leurs plaies l’une contre l’autre. Nadine se laisse aller sous lui, calmée pour un instant. C’est de l’amour qu’il veut lui faire entrer dans le corps et elle s’ouvre autant que possible." Note de MH : ce type de citation est très rare dans le carnet d’Oriane, et ceci a plusieurs titres. Généralement elle sélectionne des auteurs célèbres et à la renommée internationale. Disons ce que le commerce appelle des « classiques » ou des « valeurs sûres » selon le point de vue de celui qui parle. De plus, il y a dans son carnet très peu de pages érotiques (évidemment aucune pornographique). A travers son carnet et ses notes, Oriane apparaît en effet comme une femme équilibrée, assez bien dans sa peau et de culture bourgeoise… Mais peut-être faut-il voir là le signe d’une fêlure. Son commentaire est des plus brefs : Commentaire d’Oriane (feutre noir) : poèmes à Gilberte.
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"…S’il est des hommes qui, guidés par la vengeance ou par d’indignes voluptés, peuvent s’amuser de la douleur des autres, il est d’autres êtres assez barbarement organisés pour goûter les mêmes charmes sans autres motifs que la jouissance de l’orgueil, ou la plus affreuse curiosité. L’homme est donc naturellement méchant, il l’est donc dans le délire de ses passions presque autant que dans leur calme, et dans tous les cas les maux de son semblable peuvent donc devenir d’exécrables jouissances pour lui." Commentaire d’Oriane (feutre vert) : justesse de Sade. Mais comment un tel homme a-t-il pu s’enflammer pour la révolution française alors qu’il n’avait aucune illusion sur la nature humaine? Toute révolution, toute révolte, toute émeute, porte en elle, même si elle se donne des motifs nobles, porte en elle cette recherche de jouissance. Toute délivrance contient ainsi en elle le germe d’autres oppressions. L’homme ne peut se libérer qu’en faisant souffrir d’autres hommes car seule la jouissance qu’il éprouve en faisant souffrir ceux qui l’opprimaient lui est un moteur pour sa lutte. Une fois le carburant qui fait fonctionner ce moteur épuisé, il lui faut trouver d’autres ressources énergétiques… Cercle vicieux-vertueux. Sade…
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«Je savais quand ça la reprenait ce cafard des architectures, c’était surtout à la campagne… Et au moment des ascensions… quand il allait passer la jambe pour escalader la nacelle… Il lui revenait un coup de souvenirs… C’était peut-être aussi en même temps un petit peu la frousse qui le faisait causer… Il regardait au loin le paysage… Comme ça dans la grande banlieue, surtout devant les lotissements, les cabanes, les gourbis en planches! Il s’attendrissait… Il lui passait une émotion…» Commentaire d’Oriane (crayon de papier noir) : je ne connais personnellement que très peu ces lieux que, pour l’essentiel, je n’ai vu qu’à la télévision… ou dans divers films… Je crois, en fait, que tout lieu où nous avons vécu notre enfance, que ce soit un château avec un parc magnifique, un village perdu sur un causse désert, une ferme normande, une ville syrienne… produit la même émotion. La beauté d’un paysage — plus exactement sa charge émotionnelle — est une construction du souvenir plus qu’un équilibre des lignes. L’émotion vient de cet éternel regret de l’enfance bien plus que du lieu lui-même.
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"Les mots ne semblent plus avoir le même sens que naguère. De toute façon, Chris a tenu compte du message et s’est dit qu’il serait peut-être sage de passer dans la clandestinité. Les dirigeants du syndicat décidèrent alors qu’il serait préférable qu’il quitte le pays durant un certain temps, jusqu’à ce que les choses se calment un peu. Il leur était plus utile à l’étranger qu’en détention. Et vous savez comment les choses se sont détériorées ces derniers mois : on ne peut plus se moucher sans être accusé de haute trahison." Commentaire d’Oriane (feutre rosâtre) : Général Proust… Je retrouve là une partie de l’atmosphère que j’ai, hélas été amenée à vivre, comme si toutes choses se ressemblaient, comme si, la fiction n’inventait jamais rien et ne faisait que reprendre des événements mille fois advenus dans l’histoire humaine. A peine avec d’autres mots, à peine avec d’autres personnages (des pseudonymes, des masques…), à peine avec d’autres contextes… Impression éternelle de déjà-vu.
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"Rencontre Land pour un cocktail au Café Royal. Je suis en avance mais ravi de m’installer avec mon verre et mon livre en observant du coin de l’œil le spectacle. Je sens que mon séjour à Paris m’a donné une merveilleuse distance à l’égard de ce qui est donné pour le milieu intellectuel ici à Londres. Nous avons le choix, me semble-t-il, entre des journalistes chauvins et poivrots ou alors des esthètes snobs dans leur cercle enchanté (Bloomsbury). Je surveille les scribouillards qui se déplacent de table en table : ils n’accordent aucune attention au mince jeune homme assis dans son coin avec un exemplaire de Proust." Commentaire : Proust comme éternelle référence. C’est en effet comme un point d’aboutissement de la culture du livre et, dans le même temps, on le sent bien dans la construction, un fort désir d’en sortir. Fin de siècle, période de transition, après lui, la littérature se répète indéfiniment. D’où son attractivité alors que le monde dont il parle n’a d’intérêt que pour les lecteurs de Point-de-vue, images du monde.
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"Chacun raconte les choses à sa façon, par conséquent au moyen d’images nouvelles; or la nouveauté des sensations, des images, des mots mêmes est un élément essentiel de l’acuité des sensations sexuelles: un livre pornographique monotone cesse d’être excitant au bout de quelques pages; il ne faut pas qu’il raconte des aventures semblables en termes semblables." Commentaire d’Oriane (feutre vert): une telle remarque ne s’applique pas seulement aux sensations sexuelles, elle me semble vrai pour tout ce qui concerne la littérature: un livre cesse d’être intéressant au bout de quelques pages s’il raconte quelque chose d’une façon déjà lue. Pour qu’un livre soit intéressant — du moins c’est ce que je pense — il faut qu’il soit intéressant avant tout par son écriture car les thématiques des fictions sont à peu près toujours les mêmes (exemple extrême, le roman policier).
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«Mrs. Mascot le suivit du regard. Qu’arrivait-il à tout le monde ? Une vague d’hystérie semblait avoir envahi la pièce. Il y avait Poppy Trumper qui se comportait comme une volaille en colère et le captaine Gulley comme un dindon. Cédric tordait le bras de Victoria pour tenter de l’entraîner. Seule la table de Rosa Hawkweed demeurait une oasis de calme. Ou bien dormaient-ils tous ? Mrs. Mascot s’approcha. Mais oui, leurs yeux étaient clos, l’un des convives ronflait. Mais voilà qui n’avait jamais effrayé Rosa.» Commentaire d’Oriane (Bic vert) : certaines phrases semblent déplacées dans leur contexte, soit — comme ici — qu’elles aient une présence et une force qui dépasse la platitude environnante, soit qu’elles portent en elle une beauté intrinsèque, indépendante de leur sens, une beauté proprement poétique qui leur confère un pouvoir inouï, soit enfin qu’elles fassent partie d’un fond esthétique commun même si celui qui la lit n’en a pas une conscience claire. Un livre fort n’est peut-être qu’une série de phrases de ce type…
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